Les 65 ans de la Victoire à l'heure de Moscou

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Source: Par Hugo Natowicz, RIA Novosti

Les dirigeants russes le savourent comme une petite victoire: c’est sur la place Rouge, le 9 mai, que les leaders du monde entier fêteront les 65 ans de la fin de la dernière guerre mondiale.

L’injustice devait être réparée. Snobée l’année dernière par un club occidental centré sur lui-même lors des commémorations du débarquement de Normandie, Moscou avait déploré l’oubli du sang versé russe.

“Le président américain a été le seul à rappeler +les Russes qui ont essuyé les plus lourdes pertes sur le front oriental+”, avait commenté un porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

Omission d’autant plus blessante pour un pays qui s’est récemment lancé dans une vaste campagne de défense de son passé, Moscou étant allé jusqu’à envisager d’introduire des poursuites en cas de négation de la contribution russe dans la victoire sur le nazisme.

Une quête de justice historique certes louable. Mais est-elle réellement crédible, à l’heure où l’on peine en Russie à accepter une face plus sombre de cette même histoire: les déportations et le goulag qui ont connu leur apogée sous Staline, l'"artisan de la victoire", ainsi que la répression qui s’est abattue sur les pays libérés par les troupes soviétiques?


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REVISIONNISME : LE SPECTRE QUI HANTE L’EUROPE

Défilés à répétition d’anciens SS dans les rues de Riga avec l’accord tacite les autorités; décoration par l’ex-président d’Ukraine d’un leader nationaliste ayant contribué à former les Waffen SS ukrainiens; monument aux soldats soviétiques, jugé trop gênant au centre-ville de Tallinn, déplacé à la périphérie… Tandis que les signes préoccupants se multiplient à l’est, la très respectable Union européenne détourne poliment le regard.

Résolument tournés vers l’Occident quand ils ne sont pas membres de l’Otan et de l’UE, les pays de l’espace postsoviétique, à l’exclusion de l’Asie centrale et de la Russie, ont fait le choix de se poser en victimes de l’URSS en engageant une lutte contre les symboles de l’empire soviétique censée dynamiser l’avènement de leur jeune identité nationale. Au prix d’une certaine tolérance vis-à-vis du néonazisme, phénomène qui soit dit en passant est loin d’épargner la Russie elle-même.

Longtemps libératrice, l'Armée rouge est dénoncée depuis quelques années comme l’occupant de cette région, provoquant un fort ressentiment chez les Russes. Les demandes d’indemnisation, très en vogue dans les anciennes colonies du monde entier, ont même séduit la Lituanie qui exige de Moscou réparation pour l'"occupation soviétique de 1940 à 1991".

Résurgence du néonazisme, lutte contre l’héritage soviétique: même combat pour Moscou. Faisant cause commune avec Israël, la diplomatie russe tirait en juin 2009 un trait d’égalité entre "la négation l’Holocauste et la minimisation de la contribution déterminante de notre pays dans la victoire sur le fascisme", sous le terme générique de "révisionnisme". A l’ONU, la Russie jongle avec les notions en obtenant l’adoption d’une résolution ambiguë sur le "néonazisme et le racisme", visant principalement l'"apologie du nazisme en Lettonie et en Estonie".


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L’OMBRE DU PETIT PERE

A Moscou, on se prépare à distribuer pour commémorer la victoire des millions de petits rubans de Saint Georges orange et noirs, en référence au patron de la ville fameux pour avoir terrassé le dragon, qui viendront orner les vestes et les sacs des Moscovites. Mais c’est Staline, un emblème loin de faire l'unanimité, qui a fait dernièrement les gros titres.

Des affiches représentant “Iossif Vissarionovitch”, comme l’appelle dans un mélange de respect et d’affection le premier ministre Vladimir Poutine, devaient apparaître dans les rues de Moscou à l’occasion du 65e anniversaire de la victoire sur les nazis, sur décision du très populiste maire de la ville Iouri Loujkov. Levée de boucliers des défenseurs des droits de l’homme et même dans les rangs du parti Russie unie présidé par Poutine.

L’ombre du "petit père des peuples" est tenace : une majorité de Russes (54%) admirent encore aujourd'hui son leadership, selon un sondage publié en décembre 2009 à l’occasion du 130e anniversaire de la naissance du dictateur. Bourreau de millions d’innocents, il reste néanmoins pour beaucoup l’homme qui a rendu possible la victoire de1945, qui figure en bonne place parmi les mythes fondateurs de l’identité russe moderne. Signe de ce respect, la diplomatie russe a résolument condamné les tentatives de "mettre sur un pied d’égalité" la politique de Staline et celle d’Hitler.

Et alors que des "musées de la dictature soviétique" sont apparus en Europe centrale et que les statues du guide sont tombées, les autorités russes, otages de leur combat pour la justice historique, tempèrent leurs critiques et réhabilitent l’artisan de la "grande Victoire". Ambigüité qui n’est pas sans rappeler un certain François Mitterrand fleurissant la tombe du "Pétain de 1914-1918".

La Russie, "héritière en droit de l’URSS" comme aiment à le rappeler ses diplomates, défend en bloc la mémoire soviétique et, ironie de l’histoire, entretient envers et contre tous la mémoire du tyran géorgien, se condamnant à un peu plus d’isolement et de ressentiment.

UNE HISTOIRE A DOUBLE TRANCHANT

Les cérémonies de Moscou devront également être lues en regard de celles tenues le 1er septembre 2009 à Gdansk (nord de la Pologne) pour marquer le 70e anniversaire du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

La date de reddition de l’Allemagne a le mérite de faire plus ou moins l’objet d’un consensus : à l’est, on commémore le moment où le maréchal Keitel signa l’acte de capitulation définitif au quartier général de l’Armée rouge à Berlin, soit 46 heures plus tard que le texte signé à Reims.

C’est loin d’être le cas du déclenchement des hostilités. La "Grande Guerre patriotique" tant exaltée par la Russie débute avec un événement problématique: le partage de la Pologne suite au pacte Molotov – Von Ribbentrop. Pour les Russes, la guerre commence non en 1939 mais en 1941, lorsque l’Allemagne nazie viole le pacte de non-agression avec l'URSS.

A Gdansk, Poutine avait fait, bon gré mal gré, un pas important dans la reconnaissance d’un passé trouble: "Nous devons admettre ces erreurs. Notre pays l’a fait. Le parlement russe a condamné le Pacte Molotov-Ribbentrop. Nous sommes en droit d’attendre la même chose des autres pays qui ont également conclu des accords avec les nazis", avait déclaré le dirigeant russe.

Consciente de son implication dans le martyre de la Pologne, d’autres démarches ont été prévues pour panser les plaies laissées par l’histoire. C’est le cas de la main tendue par Moscou à Varsovie afin de commémorer conjointement, dans un geste historique, le massacre de 22.000 officiers polonais à Katyn (ouest de la Russie) par la police politique soviétique. Le texte officiel d’invitation se gardant bien de reconnaître ce dernier point que refusent d’admettre les autorités russes.

Une récente résolution de la Diète polonaise est révélatrice: elle rappelle que le régime stalinien a aussi privé de leur souveraineté la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie, et que "l’organisation du système, sa durée et son échelle font que ces crimes, y compris celui de Katyn, portent les traits caractéristiques du génocide".

"La réconciliation polono-russe requiert le respect de la vérité historique", ont souligné les députés polonais, mettant en exergue une idée prégnante dans cette région.

Les souvenirs de cette période et leurs enjeux entravent l’avènement de rapports constructifs, dans le domaine économique notamment, entre les voisins de la Russie et cette dernière. L’épisode de la guerre d’août 2008, déclenchée par une offensive de la Géorgie contre le territoire sécessionniste d’Ossétie du Sud, a montré à quel point Moscou était encore perçu comme un envahisseur et un oppresseur en puissance: les troupes russes sont a priori coupables aux yeux de l’opinion internationale.


LES OUBLIES DE L’ARCHIPEL

Alors que l’on se résigne à reconnaître une part de culpabilité sur l’arène internationale, le travail de mémoire en Russie sur les victimes du goulag et des répressions n’en est qu’à ses balbutiements, et butte sur de nombreuses résistances. Il suffit pour s’en convaincre de visiter le minuscule musée du goulag de Moscou, coincé au fond d’une cour, comme caché des regards indiscrets. Aux antipodes de l’Argentine et de l’Allemagne, où un véritable travail de mémoire et de justice a été mené à bien, la Russie est plus proche de l’Espagne, où les conséquences de la dictature ont été assimilées par la société et pérennisées.

Certes, le président Dmitri Medvedev a récemment comblé avec des mots historiques un vide préoccupant: “Rien ne peut valoir plus qu’une vie humaine, rien ne peut justifier les répressions”. Mais sa voix a été  rapidement recouverte par le son des fanfares militaires.

Car la nécessité du devoir de mémoire et de l’introspection, soulevée par le chef-d'œuvre Soleil trompeur en 1994, a rapidement cédé la place à un autre impératif: rendre au plus vite sa fierté à un peuple traumatisé par l’électrochoc d'une entrée brutale dans l'économie de marché.

A l’heure où l’on s’apprête à célébrer la Grande Victoire, il reste donc à savoir si la Russie, qui a montré sa capacité à faire des concessions pour rétablir les liens avec ses voisins, parviendra à avancer vers une réconciliation au sein même de son peuple. Condamner plus résolument les crimes de Staline permettrait à cette nation jeune, mais en butte à un passé très lourd, de prendre un nouvel élan vers l’avenir et d’unir les forces vives du pays sur le chemin de la modernisation.

La décision du comité organisateur des festivités du 9 mai, mené par le président russe Dmitri Medvedev, de ne pas utiliser l'image de Staline dans les rues de la capitale russe lors de la célébration, constitue un pas important dans ce sens.

Ce texte n’engage que la responsabilité de l’auteur.

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